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[Interview] Sire Cédric

Depuis ses premières nouvelles, la popularité largement méritée de l’écrivain français Sire Cédric n’a cessé de croître, notamment à travers ses thrillers teintés de fantastique et sachant utiliser suspense et terreur à bon escient, en les dosant de façon pragmatique et, il faut bien l’admettre, diablement efficace. Mais ce qui frappe également à la lecture de ses romans, c’est bel et bien leur aspect musical, qu’il soit cité explicitement ou, plus discrètement, qu’il soutienne un rythme aussi précis et envoûtant qu’une partition dont les mouvements ne cessent de nous transporter d’un sentiment à un autre, de la passion à l’effroi. Nous avons donc voulu en savoir plus, en compagnie cet auteur définitivement inclassable, sur l’influence des genres artistiques au cœur de son œuvre qui, d’ailleurs, revêt une importance capitale dans son nouveau – et remarquable – livre, Du feu de l’enfer, sorti le 9 mars dernier dans la collection Sang d’Encre des Presses de la Cité. Rencontre avec un mélomane averti et généreux.

  • Bonjour et merci de bien vouloir répondre à nos questions ? Parlons tout d’abord de ton nouveau roman, Du feu de l’enfer. Comment te sens-tu maintenant qu’il est sorti ?

Je n’ai jamais été aussi enthousiasmé par la sortie d’un de mes romans ! Du feu de l’enfer est un livre important pour moi. J’y ai mis beaucoup de choses très personnelles, sous la surface, et je suis extrêmement fier qu’il soit sorti ainsi, tel que je le voulais de A à Z. Sans parler de la couverture, qui est terriblement belle ! On dirait un album de black metal ! (rires)

  • C’est, sauf erreur, le plus long roman que tu aies écrit, mais également ta première incursion dans le thriller sans élément fantastique. Pourquoi as-tu fait ce choix, et comment as-tu abordé le fait d’être plus rationnel dans ton histoire ?

C’est vrai qu’il s’agit de mon premier livre sans aucun élément surnaturel. Encore que… un jour, certaines choses ici en toile de fond prendront tout leur sens ! Mais, sincèrement, je ne le vois pas comme une incursion dans un nouveau territoire. Plutôt comme la suite de mon parcours dans l’univers que j’aime, celui qui est le mien depuis le début : les histoires d’horreur. On retrouve tous les codes de ce genre dans Du feu de l’enfer. Que ce soit le personnage de jeune femme forte qui va devoir affronter la bête ultime, les tueurs masqués, les lieux isolés, les scènes de chasse, de sang et de pure angoisse, les fausses pistes. J’aime jouer avec ces figures obligées, me les approprier et leur imprimer mon empreinte – ou en tout cas mes obsessions. Ceux qui aiment mes histoires ne seront pas dépaysés, ça, c’est une promesse !

  • Parlons musique. Quelle importance celle-ci revêt-elle dans ta vie, aussi bien quand tu écris qu’à d’autres moments ?

La musique est la plus fabuleuse des formes d’expression dont nous disposons, une langue universelle. Même si je n’écoute pas que ça, le metal reste ma « couleur » de prédilection. Il a accompagné mon imaginaire quand j’étais adolescent, m’a soufflé du courage à certains moments où j’en avais besoin, m’a permis de me défouler à d’autres. Le metal me donne de l’énergie et un sourire carnassier à chaque fois que je doute de moi dans la vie, encore aujourd’hui. Dans un monde de plus en plus nivelé vers le bas, où la politique nous divise, où la religion nous dresse les uns contre les autres, la musique nous tire vers le haut, nous réunit et nous ouvre l’esprit. Elle m’a toujours donné un élan créatif, tout simplement parce que l’expression de la beauté nous pousse à nous dépasser, à tendre la main toujours un peu plus près du soleil.

  • La musique est prédominante dans tes romans, et passe d’un genre à l’autre sans aucune difficulté. Que recherches-tu lorsque tu écoutes des albums que tu connais déjà, ou que tu te mets en quête de nouveauté ?

J’ai des goûts variés en matière de musique. Il y a bien sûr les albums qui ont marqué ma vie et dont je ne me lasse pas : je pense au travail de Dio, de Dead Can Dance, de Judas Priest, de Nick Cave, de Marduk, de Gamma Ray ou même de Belphegor, pour citer des artistes très différents les uns des autres. Quand je les mets sur ma platine, j’ai le plaisir de retrouver des horizons que je connais par cœur, qui m’accompagnent depuis des décennies. Ils tournent souvent quand j’écris, je suppose que cela me plonge dans une sorte d’auto-hypnose où je suis en régression, dans une zone quasi enfantine où je me sens en sécurité. Mais je suis aussi très curieux, j’aime la découverte, j’écoute tout ce qui sort, je vais voir des groupes que je ne connais pas en concert. Ce que je recherche dans la nouveauté ? Une voix distincte. Un univers reconnaissable et unique. Et, bien sûr, quelque chose qui me transcende. Je suis sans cesse émerveillé par les facultés de création de l’être humain. Je n’imagine pas qu’il soit possible de vivre sans musique.

  • Chacun de tes romans ou recueils de nouvelles a une consonance musicale particulière : gothique pour Angemort, dissonante pour Le jeu de l’ombre ou metal pour Le premier sang. Es-tu d’accord avec cette conception de chacune de tes œuvres comme tournant autour d’un thème musical particulier ?

Je n’y avais jamais songé en ces termes. Ce que je veux avant tout, à chaque nouveau livre, est de pouvoir proposer un voyage différent, avec une saveur particulière. Ne surtout pas me répéter. J’ai envie que le lecteur se souvienne de l’ambiance du livre comme étant unique et marquante. Exactement comme pour un album de musique. On doit y retrouver ce qu’on aime, mais différemment à chaque fois, sinon je ne vois pas l’intérêt. Je mets donc un point d’honneur à ce que chacun de mes livres ait sa sonorité, son rythme, qui n’appartiennent qu’à lui. Pour revenir à mon nouveau roman, je tenais à ce que Du feu de l’enfer soit à la fois grand public tout en ayant une ambiance de « panique satanique ». En termes musicaux, cela m’évoquait des mélodies pop et diaboliques, telles que peut les proposer un groupe comme Ghost, par exemple. J’ai même poussé le jeu jusqu’à emprunter le design des masques des Nameless Ghouls pour habiller les membres de ma secte ! Dans Le jeu de l’ombre, que tu cites, on est au crépuscule, entre chien et loup. D’où le côté dissonant, diabolus in musica, sans le moindre doute.

  • Parlons justement du Jeu de l’ombre, qui raconte l’histoire d’un musicien qui ne perçoit plus les notes de musique après un accident. Pourquoi avoir choisi ce thème en particulier ? Et peut-on y voir une illustration musicale du syndrome de la page blanche pour l’écrivain ?

Pire que ça, si je puis dire ! Ce n’est pas une panne d’inspiration, mais un vrai handicap qui coupe le personnage du reste du monde : son cerveau perçoit tous les sons, sauf la musique. J’ai eu l’idée de ce thème, bizarre et un peu parano, car il me mettait naturellement mal à l’aise. Et puis j’avais envie d’écrire un giallo, à la manière des films de Dario Argento par exemple, où je pourrais m’approprier les codes du genre. La musique joue souvent un grand rôle dans ce type d’histoire, de même que la perception du réel. C’était ma façon toute personnelle d’associer les deux thèmes.

  • Dans De fièvre et de sang, il y a une scène mémorable durant laquelle Moonspell interprète « Vampiria ». Pourquoi avoir choisi cette chanson en particulier, extraite de leur album « Wolfheart », qui est l’un des moins connus du groupe ?

J’adore cet album, le tout premier de Moonspell. C’est avec lui que j’ai découvert ce merveilleux groupe en 1995 ! Mais la raison pour laquelle j’ai écrit cette scène est toute simple : De fièvre et de sang est une histoire de vampires, la seule que j’ai écrite à ce jour d’ailleurs. Le roman réunit tous les thèmes liés au culte du sang : la comtesse Bathory, les Daces, le folklore autour des loups, la magie des miroirs, de la maladie, et ainsi de suite. Je n’ai pu résister à l’envie de mettre en scène un groupe jouant un morceau sur les vampires !

  • Dans ton nouveau roman, Du feu de l’enfer, il est fait mention, pour retranscrire le changement d’état d’esprit de l’héroïne, Manon, du titre « Carrion Flowers » de Chelsea Wolfe. Est-ce une chanson qui a le même impact sur toi ?

Les groupes qu’écoute Manon dans sa voiture (Portishead, Chelsea Wolfe, Savages…) représentent sa personnalité, son univers intérieur, où elle se sent en sécurité. Mais j’avoue que j’ai saisi l’occasion de mentionner ce morceau en particulier, car je l’aime beaucoup.

Comment, d’ailleurs, considères-tu l’album « Abyss » par rapport à son opus précédent, « Pain Is Beauty » ?

Il a un son plus léché. Pour moi, il a marqué une évolution nette dans le travail de Chelsea Wolfe, tout en conservant son univers très personnel. Je précise que ce n’est pas un groupe que j’écoute forcément souvent, mais je possède tous ses albums, et à chaque fois que je les mets sur ma platine, je reste frappé par la densité de l’univers.

  • Tu parviens à mentionner, dans le même livre, Chelsea Wolfe, « Love Is All » de Roger Glover and the Butterfly Ball et Marduk. Comment fais-tu pour utiliser toute cette culture musicale au sein de tes écrits ?

Cela se fait sans réfléchir, vraiment. Écrire est une activité ludique. Mon environnement, tout ce que je peux écouter, se retrouve entre les lignes au fil de chacune de mes histoires. Et il y en a bien d’autres que ceux que tu cites dans le livre. La musique jouée par certains membres de la secte est directement inspirée par la musique de Daemonia Nymphe que j’écoutais en écrivant ce passage, et ainsi de suite…

  • Tu as également fait partie du groupe de death metal Angelizer en tant que vocaliste. Que retiens-tu de cette expérience, aussi bien en studio que sur scène ? Regrettes-tu de ne pas pouvoir continuer à jouer dans un projet musical ?

Oh, faire de la musique me manque énormément ! Je n’ai jamais eu d’expérience sérieuse en la matière – je veux dire, en termes d’enregistrements, de tournée proprement dite -, mais la création est quelque chose qui me fascine, sous tous ses aspects. L’élaboration de lignes vocales n’est pas très éloignée du travail littéraire. Ce n’est après tout que de l’écriture poétique. Pour le reste, au lieu de se servir des mots, ce qui est la seule matière dont dispose un romancier, on se sert de sons. Le but est le même : proposer aux autres quelque chose qui va les divertir, leur apporter du plaisir, leur faire oublier le reste de leur journée et, si c’est vraiment bien fait, les accompagner dans leur vie. Si je devais refaire de la musique – et cela arrivera, j’en suis certain -, je me concentrerai davantage sur le studio et je ferai les choses beaucoup plus sérieusement.

  • Tes livres sont très cinématographiques, dans leur déroulement, leurs rebondissements et à travers ton écriture. Quel serait, selon toi, le meilleur compositeur possible pour mettre en musique un long-métrage tiré d’un de tes romans ?

Soyons fous et fantasmons : Trent Reznor et Charlie Clouser s’associant à Behemoth !

  • Si je te dis que j’imagine bien Christopher Young pour écrire la partition d’un de tes romans, qu’en penses-tu ?

Forcément, ce serait un rêve. Avoir le compositeur d’Hellraiser, qui est un film que je vénère, s’emparer d’une histoire sortie de ma tête !

  • Quels sont tes projets dans les mois à venir ?

Le plus gros de ma tournée promo vient de s’achever. Je continue de faire des dédicaces, mais de manière plus espacée. Je vais donc commencer à travailler sérieusement à mon prochain roman !

  • Souhaites-tu ajouter autre chose ?

Je salue les lecteurs, et pour ceux qui aiment les histoires de frisson, j’espère que Du feu de l’enfer leur plaira !

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