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[Interview] RIVE

Entretien fleuve avec RIVE, duo électro pop bruxellois et nouvel espoir de la scène francophone belge, auteur d’un superbe premier EP « Vermillon » début mars. Ses deux membres et amis de longue date, Juliette Bossé et Kévin Mahé, nous présentent chacun des titres de ce premier enregistrement, leur univers, leur collaboration et leurs ambitions pour 2017.

crédit : Pablo Kharroubi

  • Bonjour Juliette et Kévin ! Pouvez-vous me présenter RIVE ?

Juliette : RIVE, c’est Kévin et moi, duo bruxellois d’électro pop, en français dans le texte. Je suis au piano, à la guitare et au chant, et Kévin joue de la batterie, des claviers, et s’occupe de la partie électronique.

  • Derrière l’emprunt de ce nom, aviez-vous la volonté de faire voguer l’auditeur vers un ailleurs grâce à vos compositions, d’être comme un courant sur lequel on se laisse glisser et emporter… pour finalement partir à la dérive ?

Juliette : Tout d’abord, tant mieux si le nom du projet inspire de si jolies questions ! La rive, c’est cette ligne entre l’eau et la terre, deux éléments qui induisent différentes représentations : l’eau, c’est mouvant, mystérieux, c’est l’imaginaire, une ouverture sur l’horizon ; la terre, c’est plus concret, cela renvoie à nos origines, au monde dans lequel on évolue. Ce contraste nous parle. Selon nous, il reflète bien notre musique qui explore différentes émotions.

Kévin : Après, est-ce qu’il y avait une volonté claire au départ autour du projet ? Non, je ne crois pas… Lorsque nous avons composé les morceaux, nous ne pensions pas encore réellement à la façon dont les gens allaient recevoir notre travail. La période d’écriture est un moment un peu hors du monde, on se focalise surtout sur ce qu’on se ressent, sur ce qui nous touche. Et si par bonheur, on arrive, nous-mêmes, à être emporté par les sonorités, les paroles, l’atmosphère du morceau alors oui, on se dit que peut-être, les gens le seront aussi…

  • C’est votre premier projet en français après deux aventures communes, Arther puis Juke Boxes, où l’anglais était roi. Pourquoi maintenant ?

Juliette : C’est un cheminement, des découvertes musicales, des discussions et aussi l’envie de faire autre chose, pour au final, se dire que, pour l’instant, le choix est bon, qu’il y a beaucoup à transmettre dans une langue dont on saisit exactement les nuances, tant sur un album que sur scène.

  • Cela fait dix ans que vous ne vous quittez plus d’aventure en aventure. Avez-vous l’impression de pleinement vous connaître tous les deux, aujourd’hui ?

Juliette : Avec Kévin, c’est une vielle histoire, on est un peu frère et sœur… on a vécu beaucoup de choses ensemble, tant d’un point de vue professionnel que personnel. Des choses très heureuses et d’autres, un peu plus dures…  Aujourd’hui, on se connait très bien, ce qui rend notre collaboration assez simple.

crédit : Olivier Donnet

  • Quel regard portez-vous sur cette histoire musicale de longue date ?

Kévin : Je crois qu’aujourd’hui, on sait peut-être davantage ce dont on veut et ce dont on ne veut pas. Même s’il y a toujours une foule de questions…

  • Travaillez-vous en symbiose sur l’écriture et la composition de vos morceaux ? Ou plutôt chacun de votre côté, en apportant des éléments individuellement avant de tout rassembler ?

Kévin : Tout d’abord dire qu’on travaille toute la production à la maison, ce qui est très pratique puisqu’on est ainsi très indépendant. Dans le processus, tout est discuté à deux, mais il y a aussi beaucoup de travail personnel pour chacun de nous. Les accords de base, les mélodies, les paroles, sont surtout proposés par Juliette et les rythmiques, les arrangements sont réalisés de mon côté. Tout est validé, remanié en permanence, c’est comme cela qu’on arrive chacun à s’approprier une musique écrite à quatre mains.

  • Que symbolise le titre de votre premier EP, « Vermillon » ? Recherchiez-vous une forme minérale, sinon une couleur, à accorder à votre musique ?

Juliette : « Vermillon », c’est un mot qui renvoie à des images assez fortes ; la passion, la couleur du sang, un registre qui peut renvoyer à cette violence, à cette colère que l’on a en nous face au monde dans lequel on vit. Mais la prononciation du mot est très douce, cet aspect fait écho à tous les espoirs qui perdurent, à notre amour de la vie au final, qu’on essaie de transmettre avec notre musique. On aime bien cette dichotomie.

crédit : Julie Joseph

  • Votre projet semble particulièrement porté sur le double langage, sur la double lecture : une musique très poétique, presque rêveuse et sur laquelle nous pourrions pleinement nous attarder, associée à des textes plus sombres, plus mélancoliques, voire engagés. Comment conciliez-vous ces deux impératifs ?

Juliette : Nous n’avons pas vraiment réfléchi à cela, cela se fait assez naturellement puisque c’est ce que nous sommes, ces deux facettes font partie de nous : un regard lourd posé sur les enjeux sociaux actuels et pourtant, un grand optimisme quant à la capacité de nous toutes et tous à changer les choses ; optimisme qui peut passer par la musique, mais aussi par les paroles, parce qu’on propose toujours une résolution, une ouverture. C’est important pour nous d’évoquer cette brèche par laquelle passe la lumière… Par ailleurs, il y a véritablement cette volonté de laisser les textes relativement ouverts pour que chacun puisse les interpréter.

  • Pouvez-vous me présenter chacun des morceaux qui constituent ce premier EP ?

Juliette : Le morceau qui ouvre l’EP s’appelle « Rouge ». Selon nous, c’est une entrée en douceur dans notre univers musical, avec le piano, les échos sur les voix, les rythmiques épurées, les arrangements électro. On est sur un instrumental assez minimaliste, avec des paroles qui évoquent ce phénomène de haine et de peur de l’autre qui gagne du terrain dans nos sociétés occidentales. Via le refrain, on interroge notre place et notre rôle dans tout cela : « Le temps est-il venu ? ».

Kévin : Le deuxième morceau « Vogue » est un morceau important dans l’histoire de RIVE, c’est le premier que nous ayons diffusé sur internet. C’est grâce à lui que nous avons été sélectionnés pour le concours musical « Du F. dans le texte » à Bruxelles où nous avons gagné une douzaine de prix (des concerts, résidences, jours de studio, etc.), ce qui a permis le développement du projet. C’est aussi le premier morceau qui a eu son clip. Il a été vu plus de 100.000 fois sur Vimeo, ce qui est une très bonne surprise. « Vogue », c’est un peu comme une carte de visite pour nous. Il rassemble tout ce qui nous plaît musicalement, une ambiance éthérée sur les couplets, des refrains plus incisifs et une fin explosive.

Juliette : « Justice » est le dernier morceau à avoir été enregistré, on voulait l’ajouter sur l’EP parce qu’il apporte une touche plus brute, plus angoissante, avec cette ligne de basse sourde, lancinante, industrielle. Mais comme toujours, l’espoir n’est pas loin, avec cette phrase, « Toi contre moi et le temps contre nous, je me souviendrai » énoncée sur un instrumental qui s’ouvre.

La chanson « Nuit », quant à elle, revient sur les manifestations féministes « Reclaim the night », qui ont eu lieu dans les années 70, aux USA et aussi en Belgique. Les femmes marchaient ensemble la nuit pour se réapproprier l’espace public, contre la violence des hommes. Le sujet est toujours d’actualité aujourd’hui… Il y a d’ailleurs eu, dernièrement, une manifestation « Reclaim the night » à Bruxelles, il y un mois environ, qui s’est finie dans une incroyable violence policière, ce qui est particulièrement ironique. La voix que l’on entend au début de morceau est celle d’Andrea Dworkin, féministe américaine qui a beaucoup parlé de la pornographie comme oppression des femmes.

Kévin : À la fin de « Nuit », on entend juste la voix de Juliette et un piano, on appelle ce passage « Silence ». Sont évoqués l’absence, le manque, « les fantômes de nos étés »… L’EP s’achève sur quelque chose de très personnel.

  • Pouvez-vous me parler de votre collaboration avec l’illustratrice Julie Joseph qui a réalisé votre premier clip, « Vogue », ainsi que tout l’univers de ce premier EP ? On peut y voir une sorte de mythologie animale, comme celle de l’ancienne Égypte…

Juliette : Julie Joseph a en effet réalisé la pochette de l’EP, puis par extension le clip, qui explore le même univers. Le visuel du disque est en deux partie, un buste de femme, dont la tête est coupée, et au-dessus, un bateau et son équipage qui s’apprête à larguer les amarres. C’est un symbole féministe, puisque Julie Joseph connait bien mon engagement. Le buste représente cette femme corsetée à qui l’on a volé son identité, quand le bateau est une invitation au voyage, à l’imaginaire, à la lutte pour la connaissance de soi, hors des stéréotypes qui enferment chacun de nous.

  • Vous êtes installés à Bruxelles depuis quelques années, après avoir vécu en France entre Rennes et Paris. Pourquoi avez-vous fait ce choix d’une vie hors de l’Hexagone ?

Juliette : C’est un concours de circonstance. Un départ un peu par hasard, il y a de cela presque 7 ans. C’était surtout un projet collectif puisqu’on est parti à cinq, avec des amis qui connaissaient déjà la ville, ayant fait leurs études en bandes dessinée à Saint-Luc. Bruxelles nous a plu, c’est la ville de tous les possibles !

  • Du studio au live, comment travaillez-vous à la restitution de votre univers sur scène ? Comment abordez-vous cette transition ?

Kévin : L’enjeu pour nous, c’est que les gens retrouvent l’atmosphère de l’EP, très produit, alors que nous ne sommes que deux sur scène. On a donc dû imaginer des techniques pour cela. On essaie aussi de travailler visuellement l’univers sur scène, pour que les gens y retrouvent un peu de l’univers de l’EP. On espère apporter une autre coloration à notre musique en live.

  • D’ailleurs, avez-vous prévu des concerts en France dans les prochains mois ?

Kévin : Nous avons joué à Paris, il y a peu, lors du festival Générason. Pour l’instant, nous avons déjà pas mal de dates prévues en Belgique jusqu’à la rentrée (des festivals comme Les Ardentes, Les Francofolies de Spa, Les Nuits du Bota, le Brussels Summer festival, etc) et on l’espère, bientôt en France.

  • Enfin, quel regard portez-vous sur la création artistique et musicale belge ? Qu’a-t-elle de singulier à vos yeux, en termes d’identité ? Que vous inspire-t-elle ?

Kévin : Selon nous, il y a un foisonnement de projet musicaux en communauté française. On connait moins ce qui se passe en Flandres, le pays est comme ça, double, les connections sont assez difficiles entre le nord et le sud. Dans le côté francophone du pays, il y a beaucoup de projets très intéressants. Quand on est arrivé, on connaissait surtout Ghinzu, Sharko, Girls in Hawaii, Soldout. Aujourd’hui, on écoute aussi BRNS, Ulysse, Nicolas Michaux, Roméo Elvis, Faon Faon, Konoba, Nicolas Testa, Great Mountain Fire, WUMAN… Il y a de quoi faire en Belgique !


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