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[Interview] Manceau

Alors que leur formidable nouvel album, « I Wanna », nous a donné des envies de liberté à travers une relecture précise, savante et malicieuse de la pop, nous avons voulu céder la parole aux membres du groupe rennais Manceau, afin qu’ils puissent nous éclairer sur cet incomparable opus, sa genèse, mais également l’œuvre d’art globale, aussi bien sonore que visuelle, qu’il représente. Entretien avec un groupe qui, en plus d’être terriblement attachant, aime parler de ses compositions et de ses ambitions avec gentillesse et une admirable disponibilité.

crédit : Gaelle Evellin

  • Bonjour et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, dans quel état d’esprit êtes-vous maintenant que votre nouvel album est enfin sorti ?

Nous sommes heureux que ce disque, sur lequel on a longuement travaillé, puisse être aujourd’hui écouté par tout le monde. Nous prenons aussi beaucoup de plaisir à en parler, car nous en sommes un peu plus détachés et avons plus de recul sur ces morceaux.

La production de « I Wanna » est très complexe et variée, mais en même temps très fluide et naturelle. Comment parvenez-vous à maintenir un tel équilibre pendant l’enregistrement ?

Cette fluidité est très importante pour nous. C’est elle qui doit prédominer pour l’auditeur. Mais le chemin pour y arriver est parfois long et passe par de multiples versions ou fausses pistes. Les choses les plus évidentes résultent souvent d’une multitude de petits détails qui ne se livrent qu’au bout de plusieurs écoutes. Cette sophistication fait partie de notre façon de composer et de produire. On aime placer un accord déstabilisant dans un pont ou un refrain. Ces éléments, qui font dévier le cours du titre, sont naturels pour nous. L’équilibre entre complexité et fluidité n’est donc pas prémédité. Il arrive sans qu’on se pose la question.

  • « Cool Day », qui introduit l’album, marque immédiatement ce qui sera le fil conducteur du disque, à savoir, une pop sophistiquée sur laquelle les voix ont une place prédominante. Etait-ce l’entrée en matière que vous souhaitiez, ou l’ordre des pistes s’est-il agencé plus tard ?

Les morceaux composés pour ce disque sont, pour la moitié, énergique,s voire euphorisants ; alors que le reste est beaucoup plus clair-obscur. L’idée d’une face solaire et d’une autre, plus lunaire, s’est donc imposée. Dès lors, « Cool Day » apparaissait comme une évidence pour ouvrir l’album, car c’est une love song qui véhicule une énergie positive. Un peu comme le « Always look on the bright side of life » des Monty Python ! C’est aussi le premier titre composé pour l’album, cela avait donc du sens de le placer là. Quant à la voix, elle est effectivement centrale pour nous. Elle est le premier vecteur de la mélodie, le premier élément qui va véhiculer l’émotion. Nous nous sommes parfois amusés à la transformer sur ce disque, comme on peut le faire pour un instrument. En parallèle, le choix de l’anglais nous contraint à attacher une grande importance à son rythme. La voix, c’est un mélange entre rigueur et lâcher prise.

  • « Beautiful Loser » a un son très rétro, comme s’il s’agissait d’une production de la fin des années 60, mais remise au goût du jour. Comment travaillez-vous pour obtenir des sonorités si particulières ?

Pour nous, « Beautiful Loser », avec sa basse passée au flanger et ses chœurs qui rappellent Blur, fait davantage de clins d’œil aux années 80 et 90. Ces citations sont presque inconscientes. Ce sont des influences qui infusent en nous et qui ressortent naturellement. Mais notre but a toujours été de produire une musique moderne avec les outils de notre époque. Par les accidents qu’il crée et les offres infinies qu’il propose, l’ordinateur est, pour nous, un élément de composition, au même titre qu’un synthé de 1983 comme le Juno 60. De plus, avec le streaming, nous vivons dans le recyclage permanent, et ces médias nous rappellent que le passé fait de toute façon partie de notre présent. Le challenge pour les musiciens d’aujourd’hui est de pouvoir se servir de cette matière et de la confronter à notre époque. On vit donc une période très stimulante et excitante sur le plan créatif.

  • « Invisible » est très dépouillé dans sa première partie, puis progresse vers des éléments musicaux plus dansants. Et on retrouve ce double aspect dans de nombreux titres de l’album. Comment envisagez-vous la construction de vos chansons, les éléments changeants et arrangements pendant et après l’enregistrement ?

Oui, on retrouve aussi ce dépouillement sur « Open Your Eyes ». Il n’est pas nécessaire de noyer un titre sous des tonnes d’arrangements. Une mélodie, si elle est bonne, se suffit à elle-même. Une basse et une batterie suffisent, parfois. La plupart du temps, les éléments changeants s’imposent sans qu’on les décide. Comme si le titre prenait le dessus sur nous et demandait à prendre cette forme. Mais, de temps en temps, ces évolutions dans le morceau résultent d’une recherche volontaire, car nous sommes dans une impasse. Pour en sortir, il faut oser tenter certaines idées qui peuvent paraître complètement hors sujet sur le papier mais qui, au final, fonctionnent.

  • Les ultimes secondes de « Open Your Eyes » laissent le mouvement de tout le disque en suspens, comme si l’on attendait une suite assez rapidement, mais également en permettant de reprendre son souffle après ces instants festifs et énergiques. Cette note de synthé, si précise et aérienne, était nécessaire pour clore le disque, pour vous ?

On savait qu’on voulait un épilogue vaporeux pour clore cette face plus calme de l’album. « Open Your Eyes » peut être vu comme une berceuse inversée. C’est une une invitation à quitter la nuit et l’inconscient pour célébrer le jour qui se lève et la personne qu’on aime. Ce moment serein où tout redevient possible après la solitude du sommeil et qui peut marquer le début d’un autre rêve. Éveillé, celui-là. Le titre commence avec cette nappe de synthé envoûtante et se finit avec elle. Comme le cycle du sommeil et du réveil.

  • Combien de temps avez-vous passé en studio, aussi bien pour enregistrer que pour peaufiner « I Wanna » ?

Ayant décidé de produire nous-mêmes ce disque, il est difficile de quantifier. Julien s’est chargé des prises et de la production (sous le nom de Timsters), mais ce processus a eu lieu à plusieurs moments sur une année et dans plusieurs endroits. L’enregistrement ne s’est donc pas fait en une seule phase de studio. Cette façon de faire à l’avantage de laisser une grande liberté et la possibilité de se rapprocher au plus près de ce qu’on a en tête. Cela peut aussi être un piège, car c’est parfois compliqué de décider qu’un titre est fini.

  • Pouvez-vous nous parler du clip qui accompagne « I Wanna » ; d’où vient cette nonchalance de l’héroïne, cette liberté totale qu’elle s’accorde dans ses faits et gestes ? Et comment s’est déroulé le tournage, ainsi que toute la pré-production : qui a amené les idées qui illustrent la vidéo, notamment ?

« I Wanna », c’est l’idée qu’aujourd’hui est le premier jour de ta vie. Que tout peut être redéfini si tu le décides. Arthur Allizard et Jonathan Perrut, qui ont réalisé le clip des trois singles de cet album, ont tricoté autour de cette idée. Nous n’avions pas voulu être trop explicites. On leur a juste envoyé un board Pinterest avec des éléments visuels qui pourraient les inspirer. Il y avait, par exemple, des photos de films comme « Thelma et Louise» ou « True Romance », des illustrations de Villemot, des pubs balnéaires des 70’s ou le clip de « Bitter Sweet Symphony » de The Verve… Nous n’avons pas assisté au tournage. La seule condition était que ça se passe en bord de mer, car nous voulions une unité graphique avec la pochette.

  • Parlez-nous de ce fabuleux plan-séquence qui illustre le nouvel extrait de votre album, « Invisible ».

Nous souhaitions réaliser un triptyque vidéo avec un personnage récurrent. « Invisible » en est le second volet. C’est un morceau assez dépouillé en terme d’arrangements, et nous souhaitions l’illustrer avec un concept simple et très graphique. Arthur et Jonathan nous ont proposé cette idée de plan-séquence avec des surimpressions oniriques et des couleurs filtrées. Il faut dire qu’on avait pas mal parlé d’ « Heavenly Creatures », un des premiers (et plus beaux) films de Peter Jackson basé sur ce principe. C’est eux aussi qui nous ont proposé la comédienne Romane Lenoir, à qui la réussite de ces vidéos doit beaucoup.

  • Vos vidéos ont toujours un aspect à la fois poétique et onirique, tout en restant intimiste. Comment se font vos choix artistiques lorsqu’il s’agit de mettre votre musique en images ?

On essaie d’être aussi exigeants avec l’image qu’avec la musique. L’idée est de créer un univers visuel cohérent en fonction de l’album. Il y a deux ans, notre éditeur nous a soufflé le nom de Malika Favre, et nous avons été séduits par son style épuré et poétique, tout comme son approche de la couleur. On a tout de suite su qu’on travaillerait avec elle pour la pochette. De même pour Jonathan Perrut et Arthur Allizard, dont le travail pour Granville était très touchant et sensible. Nous aimons l’idée qu’un clip ou un dessin fasse son chemin dans la tête de celui qui l’a regardé. Qu’il s’agisse des clips ou des pochettes, on aime que celui qui reçoit ait une part active, que tout ne soit pas explicité. C’est la même chose pour nos paroles, dans lesquelles les images ont une grande importance.

  • Votre nouvel album est plus direct et immédiat que vos productions précédentes. En quoi sentez-vous que votre manière de composer et d’envisager l’écriture s’est modifiée au cours du temps ?

La volonté de faire un disque plus direct était là depuis le début. On a aujourd’hui une perception plus grande de ce qui est superflu et peut alourdir un morceau. C’est ce que nous appris notre collaboration avec Xavier et Pedro, de Tahiti 80, sur le premier album. Il ne faut pas hésiter à faire le deuil d’idées qui paraissent séduisantes pour le bien du titre, pour l’alléger. Par exemple, la première version de « Cool Day » était beaucoup plus longue et comprenait des couplets à tiroirs. Ce qui ne nous empêche pas d’expérimenter et de jouer avec des structures plus aventureuses, comme sur « Waterfalls ». Autre chose : nous n’hésitons pas à tester plusieurs versions de chaque titre afin de choisir ce qui convient le mieux. « Brian » était une ballade au départ, et « All you’ve got to do » avait un rythme quasi disco ! C’est sans doute pour ça que la création prend du temps chez nous.

  • Comment parvenez-vous à donner toute la dimension épique et intime de vos titres sur scène ? Est-ce une étape complémentaire du travail en studio, ou une toute nouvelle expérience ?

Même si nous avons le même souci du détail sur scène qu’en studio, le live est une toute autre histoire. Il s’agit de choisir la proposition qu’on pense la plus adaptée à l’esprit des morceaux. En l’occurrence, pour ce disque, nous avons voulu revenir à une formule plus simple, en nous passant de machines et de claviers. Il s’agit de livrer une lecture différente des titres. La guitare est idéale, car elle force à les réarranger. C’est un instrument très expressif, à la fois extraverti et introverti, qui offre de nombreuses possibilités. Sam et Julien utilisent un grand nombre d’effets qui leur permettent d’emmener les morceaux vers des paysages variés.

  • Quelles ont été les réactions que vous avez pu recevoir de la part de ceux qui ont écouté l’album ?

Nous avons la chance d’avoir un bel accueil pour ces nouveaux morceaux ; et c’est toujours surprenant de voir la perception que le public ou la critique en a. L’impression générale est celle d’un disque lumineux. Ne pas voir les ratures et le travail que demande un album, n’en retenir que la légèreté, c’est ce qui nous importe le plus.

  • Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

La sortie d’ « I Wanna » ayant pris un peu de temps, nous avons pu commencer à travailler sur de nouveaux titres et souhaiterions sortir quelque chose assez rapidement. Nous avons aussi envie de défendre cet album sur scène. Nous travaillons d’ailleurs sur une série de dates en France et à l’étranger pour le printemps.

  • Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Merci à indiemusic pour cet entretien et votre soutien depuis la sortie du disque !

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