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[Interview] Chicago May

On ne dira jamais assez tout le bien qu’on pense du premier EP de Chicago May, attendu avec impatience le 11 mars prochain et dont nous avons déjà parlé ici. Mais, malgré l’impact émotionnel déjà intense que ces chansons provoquaient sur nous, il manquait ce petit quelque chose qui fait les grandes rencontres et les relations les plus sereines et accueillantes. Il nous manquait la parole de Laurine, dont l’alter ego nous hante toujours autant, afin d’apprendre l’histoire, la genèse et l’évolution de sa création. Entretien avec une musicienne aussi passionnante que passionnée.

  • Bonjour Laurine et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, peux-tu nous dire comment est née Chicago May, ton alter ego musical ?

Chicago May est née dans ma chambre. C’est le principal lieu où j’écris mes chansons. J’ai commencé par écrire dans des petits carnets à l’âge de 12 ans pour guérir de beaucoup de choses. Cette envie d’écrire ne m’a plus jamais quittée. Elle s’est transformée en petits films, en clips, en chansons.

  • Chicago est une ville où tout peut arriver, que ce soit dans les années 30 avec la prohibition et la mafia, où tout était dangereux, comme musicalement maintenant, avec de nombreux artistes issus de milieux et de domaines totalement différents. Pourquoi cette ville en particulier ?

Je n’ai pas choisi ce nom pour la ville mais pour le personnage « Chicago May », qui a vraiment existé à la fin du XIXème siècle. Je suis tombée sur sa biographie un jour à la bibliothèque et elle m’a complètement fascinée. C’est l’histoire d’une fille, une paysanne irlandaise qui, à sa majorité, vole l’argent de ses parents et s’enfuit pour vivre librement et échapper à une vie déjà toute tracée. Elle deviendra ensuite danseuse, prostituée, arnaqueuse, criminelle et ira en prison par amour. Elle meurt tragiquement le jour de son mariage. Même si son histoire est incroyablement triste, je la trouve sublime. Je cherchais un nom de scène pour démarrer les concerts, un nom qui ferait que je me sentirais plus libre. Il y avait la biographie de Chicago May sur ma table de chevet, c’est comme ça que j’ai choisi mon nom de chanteuse.

  • Ton premier EP est sur le point de sortir, et il est aussi innocent que magnifique. L’importance de l’écriture est primordiale pour toi ; est-ce une bouffée d’oxygène, une raison d’être ? Comment t’es-tu décidée à donner vie, de façon concrète, à tes pensées et tes chansons en les enregistrant ?

Déjà, merci pour ce beau retour sur l’EP.

L’écriture, chez moi, est devenue au fil du temps un automatisme, une habitude, un meilleur ami aussi. J’écris presque tous les jours depuis que je suis ado, c’est vraiment quelque chose de vital pour moi.

Quand je vois mon EP posé sur mon bureau, chez moi, j’hallucine encore d’avoir réussi à le faire. Je rêvais silencieusement de les enregistrer en studio, mais ça me paraissait impossible et, surtout, je ne m’en sentais pas capable. J’avais une grande trouille. Tout est devenu possible grâce à ma rencontre avec Sylvain Texier (The Last Morning Soundtrack, Ô Lake). Il m’a envoyé un message sur Facebook en proposant de m’aider à réaliser un EP. Je me suis dit « Wahou ! », et puis j’ai ri, j’ai pleuré et, après avoir dit oui, j’ai eu peur. Je me suis dit : « Mais pourquoi t’as dit oui ?! Tu ne vas jamais y arriver ! » J’écoutais les chansons de ce garçon dans ma chambre d’étudiante, donc c’était assez fou de recevoir un message de lui. Le jour où je suis allée enregistrer mes chansons dans son home-studio à Rennes, je tremblais. Il a été d’un grand secours et a su balayer mes doutes en me rassurant, comme un grand frère. Quand quelqu’un dont tu admires le travail te dit que ce que tu fais, c’est bien, tu ne lui dis pas : « Non, je suis nulle. » Tu le crois. C’est grâce à lui si j’ai fait cet EP. Il y a des rencontres plus importantes que les autres ; je sais qu’il a changé pas mal de choses dans la vie de Chicago May. Il m’a beaucoup aidée et il le fait encore aujourd’hui. J’aimerais parfois l’avoir dans ma poche quand je me pose des questions ; mais je sais bien que ce n’est pas possible. Et puis, c’est bien, aussi, de grandir un peu et de faire son chemin toute seule.

  • « La fille à l’arrière des berlines » ressemble à cette inconnue dont on croise le regard et qui nous attire inexorablement, aussi séduisante que secrète. Qui est-elle pour toi ? Est-ce une femme qui te définit, ou que tu as déjà pu rencontrer, en rêve ou en réalité ?

J’aimerais bien être elle, mais ce n’est pas moi du tout. C’est une chanson maquillée. Au premier abord, elle parle d’une fille qui donne des rendez-vous entre midi et deux à ses amants en leur disant : « Ce n’est pas grave si tu me fais du mal, je vais assumer complètement cette relation. » En grattant un peu, on découvre une deuxième lecture où on voit plutôt une fille dans sa fragilité, qui se retrouve toujours au second plan dans sa vie et qui aimerait bien que, parfois, pour une fois, on la choisisse.

  • « Contretemps » parle de la peur de perdre l’être aimé, du manque inexorable que l’absence crée mais également de la liberté retrouvée. La dépendance à l’émotion fait partie intégrante de tes compositions, de manière épidermique. Comment naissent les paroles ? Est-ce que, comme sur la pochette de ton EP, tu dessines des caractères, des impressions ?

J’ai beaucoup de mal à exprimer mes sentiments ; cela va mieux en grandissant, et heureusement, mais c’est quelque chose de problématique chez moi. À l’écrit, par contre, je ne me mets pas de barrières. Le plus souvent, c’est le grand plongeon. J’écris la chanson d’une traite, du début à la fin, sans jamais revenir en arrière. Je ne la corrige pas. Elle reste comme ça, à l’état initial, sans modification. Si je commence à trop me poser de questions sur tel ou tel mot, ça ne m’intéresse pas.

  • « Tombée pour un visage » et son côté folk dépouillé est certainement le titre le plus intime du disque, porté par le regret de ne pas révéler ses sentiments. Comment as-tu envisagé le fait de mettre en musique ce paradoxe entre le ressenti et le non-dit ?

Le plus étrange, c’est que je n’ai rien envisagé. Quand je l’ai écrite, c’était juste une chanson de plus que j’avais notée dans un carnet pour guérir d’une rupture amoureuse. À l’époque, je n’aurais pas imaginé que quelqu’un allait l’écouter. Même si je poste mes chansons sur Soundcloud, je ne me dis pas que quelqu’un va les entendre. Je sais que c’est bizarre. Les chansons que je poste sont comme des bouteilles jetées à la mer. On ne sait pas si quelqu’un va les trouver, et c’est ça qui est bien.

  • « Peau aime » est un dialogue sublime entre la mélancolie des paroles et un piano sobre et profond. Quelle était ta volonté en écrivant un titre aussi simple et pourtant émotionnellement très fort ? En quoi le piano est-il une réponse à un texte aussi poétique que chargé d’espérance ?

Je crois que cette chanson, c’est ma déclaration d’amour à l’amour. Je parle de l’amour dans son entité : l’amour qui me fait vivre, pas forcément du sentiment amoureux. C’est l’amour pour la vie, l’amour pour mon père, l’amour pour mes frères, l’amour pour les mots, le beau, les oiseaux, l’amour qui énerve ou qui fait mal. L’amour pour tellement de choses. C’est difficile à expliquer. Quand j’ai envoyé la chanson à Sylvain, elle était en guitare-voix. C’est lui qui a choisi de mettre le piano, et j’ai trouvé ça tellement juste… Je lui ai dit : « Ne rajoute rien, elle est bien comme ça. » Il avait compris ce que je voulais, quelque chose de simple qui va à l’essentiel.

  • Musicalement, ton premier EP fait montre d’une sagesse et d’une délicatesse qui participent à une écoute en profondeur, une plongée dans l’univers limpide et humain de Chicago May. Quel a été ton processus de composition pour mettre tes textes en musique ?

Je fais tout en guitare-voix ; je ne suis pas du tout musicienne et je compose vraiment très simplement. Sylvain a apporté une dimension à l’EP que je n’aurais pas su apporter en termes techniques. Il a compris ce que je voulais transmettre, il m’a aidé à trouver le son que je cherchais depuis longtemps. Je ne lui ai jamais parlé en notes, mais en mots. C’est une chance qu’il ait été aussi fidèle à ma musique tout en apportant sa sensibilité à lui. Il a toujours été à l’écoute et il m’a toujours laissé le dernier mot. Le plus souvent, nous étions d’accord tous les deux.

  • La pochette du disque donne une interprétation chargée de tristesse, mais aussi d’espoir, avec cette femme enlaçant une silhouette faite de points et sans visage. Est-ce, pour toi, un idéal de relation, une ouverture vers le fait que chacun peut, un jour, trouver sa moitié, l’être aimé qui le ou la complètera ?

Je suis certaine que l’on peut trouver son âme sœur. Je ne parle pas forcément du couple. Je parle de quelqu’un sur qui on peut compter, à qui on peut s’attacher, se rattacher. Une personne comme sur ma pochette, en pointillés et sans visage, on en mérite tous une. Il faut juste la rencontrer pour qu’elle s’humanise.

  • Pourquoi Chicago May est-elle « la voleuse qui chante » ?

C’est un clin d’œil à la vraie Chicago May, celle du côté obscur, celle que je ne suis pas. Je ne serai jamais une gangster comme elle. Je veux simplement pouvoir raconter mes histoires et les chanter.

  • As-tu conscience que ta musique a un potentiel d’identification assez incroyable, émotionnellement parlant ? N’as-tu pas peur de trop en dévoiler, ou au contraire, as-tu besoin de révéler ces sentiments précieux et intimes pour les rendre universels ?

Je n’ai pas du tout de recul par rapport à ce que je fais, donc non. Je ne me rends pas compte que ça peut toucher quelqu’un ; et je crois que c’est mieux comme ça, sinon je m’empêcherais de chanter et d’écrire mes sentiments dans tout ce qu’ils ont de plus intime. Par contre, ce que je sais, c’est que, oui, j’ai besoin de l’intime pour que les chansons soient vraies ; mais ça peut être parfois à double tranchant. Parfois, tu te retrouves à chanter devant des gens en racontant des histoires réelles qui t’ont blessée, et ce n’est pas toujours facile à gérer.

  • Comment vois-tu le fait de partager tes chansons, si intimes, sur scène ? En quoi est-ce une étape supplémentaire dans le langage, le dialogue que tu crées entre toi et le public ?

Être sur scène, c’est ce qui me fait le plus peur, mais c’est également ce qui me procure le plus de joie. Avoir des gens en face de toi, qui t’écoutent et qui restent silencieux pendant tout ton set, je trouve que c’est la chose la plus respectueuse que l’on m’ait donnée dans la vie. C’est un beau cadeau, de se dire que des gens vont t’écouter et ne pas parler pendant tout ton concert. Je trouve ça surprenant, vraiment. Du coup, ça donne envie de leur donner un maximum et d’être proche d’eux pendant ce moment suspendu.

Le son en live est différent de celui sur l’EP. On a tout réarrangé pour la scène. Je joue de la guitare et j’ai un batteur, Jim, qui est avec moi sur scène depuis maintenant deux ans. Il est devenu aujourd’hui un ami, quelqu’un sur qui je peux compter. Je partage mes chansons avec lui aussi. C’est important d’avoir quelqu’un qui peut vivre ce que je ressens sur scène et de ne pas tout porter toute seule.

  • As-tu déjà eu des retours concernant tes chansons ? Si oui, quels sont-ils ?

J’ai eu des retours négatifs sur le fait que je chantais en français et que toutes les filles qui chantaient en français écrivaient les mêmes choses que moi… Pour ce qui est du positif, j’ai eu de très belles critiques, mais je ne retiens malheureusement que le négatif. Il faudrait que je note les bonnes critiques dans un carnet ! (rires)

  • Rarement, des chansons auront été aussi proches du sourire que des larmes. Ton implication personnelle forte est assez admirable. Que peut-on attendre de Chicago May et de la place importante qu’elle prend dans nos vies pour les mois à venir ?

J’espère que tu as davantage souri que pleuré. J’espère prendre confiance en moi et faire vivre mon EP, qui m’a tant donné. J’espère que ce n’est que le début ; je n’ai pas trop envie que la porte se referme déjà.

  • Souhaites-tu ajouter quelque chose ?

Merci à toi pour cette interview. Merci aux webzines qui permettent aux artistes d’être écoutés. Merci à ces mêmes passionnés qui partagent leurs découvertes musicales. Longue vie à indiemusic !

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