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[Interview] Christine

Le talentueux duo Christine est enfin de retour, à bord de son premier album, ornant leur horizon musical de multiples couleurs harmoniques et rythmiques, qui offrent du relief et de l’aplomb à cette nouvelle carrosserie. En effet, voilà la formule remaniée avec un nouveau membre et de nouvelles idées dans les compositions. À l’heure de leur pleine éclosion, avec l’émergence de leur propre label, nous avons voulu en savoir un peu plus sur l’histoire de Christine, sur ses bouleversements et la suite de ses aventures. Rencontre avec le renouveau de la synthwave française.

crédit : Olivier Bonnet

  • Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, pour celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore ? D’où est venu le nom « Christine » ?

Nicolas : Nicolas et Martin, deux jeunes musiciens normands. J’ai décidé de créer le projet « Christine » vers 2010-2011. Pourquoi ce nom ? Parce que je suis un adolescent des années 90, j’ai été bercé par ce cinéma à la Carpenter, les bouquins de Stephen King, le cinéma d’action avec des stars comme Schwarzenegger. « Christine », c’était une référence à toute cette culture, et aussi à l’idée d’homme-machine, possédée et possessive, qui nous accapare totalement ; parce que la musique prend à peu près toute la place dans nos vies. On voulait un nom en corrélation avec ça, et qui soit également facile à retenir. Et c’est aussi cool que ce soit un nom féminin, pour contraster avec le fait qu’on soit deux gars barbus, qui produisent de la musique un peu énervée et assez sombre, tout de même.

  • En suivant le parcours de Christine, de sa genèse à nos jours, j’ai cru comprendre qu’il y avait eu quelques changements…

Nicolas : Oui, il y a eu une petite mise à jour. Avant, je travaillais avec un autre musicien qui s’appelait Stéphane Delplanque, on a conçu le projet « Christine » ensemble à la base. Mais il s’est globalement moins retrouvé dans le monde de la musique électronique vers 2014. Ce n’était pas forcément lié à Christine. Aussi, à ce moment, on a traversé une période de remise en question, vis-à-vis du fonctionnement du groupe, du label qu’on avait quitté, du contrat d’artiste qu’on avait cassé, du fait qu’on a eu l’initiative de créer notre propre label. C’est aussi à ce moment que Martin a rejoint l’aventure pour nous aider dans cette nouvelle idée. Il nous a permis de travailler tous l’univers graphique autour de Christine. Et Stéphane s’est beaucoup moins retrouvé dans tout ça. À la base, c’est un gros digger de funk, un DJ scratcheur fan fou furieux de funk des années 70, la deep funk, comme on dit. Et il a eu envie de se remettre là-dedans parce que jouer à deux heures du mat’ devant des kids bourrés, ça ne lui parlait plus du tout… Retravailler en profondeur notre projet le dépassait un peu et Martin, qui travaillait avec nous depuis un an ou deux, dans la même motivation que moi par rapport au label, au développement de notre studio, est devenu dans la continuité le nouveau membre de Christine.

Martin : Dans cette collaboration, on s’est retrouvé sur beaucoup de points, tant au niveau graphique que musical ; et étant aussi à la base DJ, cela s’est fait tout seul. Et vu que j’étais au cœur du projet depuis quelques années comme graphiste, cela a été assez logique : j’avais toutes les clés du projet, je voyais très bien où Nicolas était désireux d’aller.

Nicolas : On se comprenait bien ; et puis, Martin est un peu plus jeune, il a apporté un second souffle !

  • Bien évidemment, nous allons aborder « Atom From Heart », votre premier album qui arrive le 17 février sur votre propre label, Mouton Noir Records. Comment vous sentez-vous à l’approche de cette échéance ?

Martin : Confiant, impatient !

Nicolas : Assez confiant, ce qui n’était pas forcément le cas lorsqu’on l’a terminé à Noël. À ce moment-là, on était au bout du rouleau. On l’a envoyé à droite à gauche mais on n’avait pas de réponse. Tout le monde était en vacances et nous, on était encore en plein dedans, on se disait que ça n’accrochait pas. Mais en fait, à partir de début janvier, on a eu des retours positifs, et grâce à Marie (Britsch, attachée de presse) avec qui on travaille, plus les jours passent et plus on a la chance d’avoir de bons retours. Passées les premières années tout feu tout flamme, à jouer un peu partout, avec la presse qui s’intéresse à vous, la sauce redescend et c’est le moment pour un groupe qui se professionnalise de se remettre en question sur son univers. On ne voulait pas suivre forcément les modes, du style : « tiens, en ce moment, c’est la pop qui cartonne alors on va faire de la pop » ou « tiens, c’est la mode de la house, alors on va produire de la house ». C’est important d’évoluer, de pousser un peu plus loin ses références, comme en témoigne l’album, avec des influences venues du rock, du hip-hop ou de la pop justement ; parce que j’aime bien cette construction assez logique de la musique, avec le combo couplet-refrain. Mais j’avais envie que notre univers reste là, avec notre son et nos émotions, tout en travaillant sur un long format plus mature et plus varié, sans tomber dans le foutraque. Et j’ai l’impression que cela se ressent, alors j’en suis content !

  • Petit aparté : vous voilà désormais directeurs de label. C’était motivé par un besoin de liberté créative ? De contrôle sur le résultat final ?

Nicolas : Pour notre EP, on avait signé un contrat avec un petit label parisien. Comme je te disais toute à l’heure avant l’interview ; un contrat d’artiste, c’est le seul contrat de travail que tu signes en ne le lisant pas et en trinquant au champagne. Bref, tout cela nous a amenés à casser notre contrat pour former notre propre label, avec l’expérience que l’on a acquise dans ce domaine au fil des années. On a pu contrôler notre musique, faire la promo qu’on a envie de faire, véhiculer l’image que l’on souhaite, assumer qui on est et ne pas perdre en honnêteté. Pour te donner un exemple : maintenant, avec l’album, on a déboursé 2500 euros pour faire les 500 vinyles. Si on est les vend tous, on touchera 10.000 euros. Le calcul est vite fait, même s’il faut bien sûr tous les vendre. On dispose enfin de notre musique à 100%.

Martin : Et cet argent, non seulement tu te rémunères avec, mais cela te permet aussi de réinvestir sur d’autres artistes au sein de notre label et faire vivre la structure. On évite les contrats d’artistes, on est avant tout co-producteur. Un artiste arrive avec un projet. Imaginons qu’il lui faut 6000 euros pour le réaliser. Eh bien, nous, on coupe la poire en deux, on lui donne 3000 euros et on partage les bénéfices tous en lui laissant la totalité des droits sur sa musique. S’il veut aller la signer ailleurs après, rien ne le bloque. La plus-value de l’expérience de Nicolas, c’est de pouvoir garder un maximum de transparence dans nos activités avec l’artiste. Il faut qu’il soit au courant de ce qui se passe autour de son œuvre. On cherche vraiment à le suivre dans ses idées, à lui proposer des choses en adéquation avec l’identité qu’il souhaite bâtir et, surtout, à ne pas l’enfermer.

Nicolas : Les décisions se font avec l’artiste et, quoiqu’il arrive, c’est toujours lui qui a le contrôle de sa musique.

Martin : Et pour en revenir à la fondation de notre label, cela nous permet de casser les coûts de création et d’être totalement indépendants. Certains labels ressemblent surtout à des banques, dans lesquels on entre pour signer un disque, trouver de l’argent avec des taux importants pour le faire exister et se retrouver sans rien si cela n’est pas rentable. Bref, il y a un tas de choses à dire sur les labels.

Nicolas : Oui, on pourrait faire un article entier rien que sur cette question.

  • Après plusieurs EPs, comment en êtes-vous venus à concevoir ce long format ? Quel a été la genèse du projet ? Le besoin de synthétiser toute une époque ?

Nicolas : Les EPs, je trouvais ça vraiment bien, c’était plus instantané, c’était plus facile, un format plus inhérent à l’électro ; mai,s au final, au bout d’un moment, on avait des choses à dire, une maturité à exprimer. Avec notre studio, on n’était plus pressé, on n’avait plus de deadline, sauf pour les vinyles où il y a deux-trois mois de fabrication. On était libre sur les timings et on pouvait expérimenter sur la production. Il nous fallait ce recul, cette maturité et cette liberté pour avoir quelque chose de cohérent à faire vivre. Je voulais éviter le piège dans lequel tombent certains artistes électro, c’est-à-dire mettre quinze morceaux sans lien entre eux dans leur premier album, ne permettant pas aux critiques de comprendre leur démarche. Avec « Atom From Heart », on a eu une réflexion d’un an et demi afin de construire, au fil des titres, un univers cohérent. Jusqu’au huitième titre au moins, on a réussi ; après, je voulais ajouter ces morceaux, qui sont à la fois un peu plus anciens mais que j’aime beaucoup.

  • Pourquoi le titre « Atom From Heart » ?

Nicolas : J’ai beaucoup écouté Pink Floyd pendant la compo du disque. J’adore ce groupe, je l’ai découvert quand j’avais 15 ans. Cette génération rock psyché des années 70, ça nous rendait dingues étant ados. En lien avec « Atom Heart Mother », j’étais plein d’émotions personnelles assez violentes, à cause de ma musique qui a foutu en l’air certaines relations, donc j’en suis arrivé à cette idée des « atomes du cœur » en faisant le lien avec les Floyd. C’est à la fois ce qui m’a fait aimer la musique, adolescent, et ce que j’ai ressenti en le composant.

  • Pouvez-vous nous en dire davantage sur le processus de production de l’album ? D’où germent les premières idées d’une mélodie ?

Nicolas : C’est vraiment au cas par cas. 2016 n’était pas une année facile sentimentalement, et ça se retrouve sur le disque, qui est assez sombre. Par exemple, « Error 218 », c’est mon ex qui est né un 18 février et elle m’a rendu un peu maboul en fin d’année, alors j’ai fait ce morceau en imaginant un mec en club, un peu perdu, cherchant à rencontrer quelqu’un et qui reste seul, avec toutes ses frustrations. « Lost Generation », c’est sur cette génération perdue, celle qui a 20 et 30 ans, qui se trouve maltraitée au travail, qui doit obéir à des multinationales qui cassent la planète. On est la génération « burn out », une génération de sacrifiés. Enfin, voilà, tous les titres sont des références à des idées et des émotions.

Martin : Et sinon, l’espoir dans tout ça ? (rires) Non, sérieusement, une des grandes problématiques de la musique, c’est aussi : comment retranscrire ce qui t’entoure avec des sons ? Tout n’a pas forcément à être joyeux, cela peut rester « dark » ; mais comment apporter quelque chose à ceux qui nous écoutent ? Par exemple, l’espoir, tu le croises sur « Over The Top », comme tous un tas d’autres émotions, en fait.

Nicolas : Ouais, bien sûr, il y a de l’espoir : on a réussi à faire cet album, on sort de nos grottes, on va enfin tourner, c’est la partie la plus fun qui va commencer. Mais sinon, pour revenir à la composition, parfois, ça débute avec une boucle extraite d’un vieux vinyle de ma collection. Le titre éponyme, c’était pour la B.O. du film « Sam Was Here », qui avait beaucoup plu mais qui n’offrait plus assez de place aux dialogues. Alors je l’ai repris et développé pour avoir cette dernière version en intro du disque. Pour « Break a Leg », je voulais un morceau techno assez dur et, au final, je balance quatre accords romantiques au piano et je me dis : « tiens, c’est pas si mal, ça ! » Bref, chaque musique à sa propre histoire : ça part d’une idée, d’une émotion. Il n’y a pas de règle.

  • Généralement, on classe votre musique dans la synthwave, avec toute cette nouvelle scène électronique en pleine essor en France. Comment vous sentez-vous vis-à-vis de cette étiquette ?

Martin : On est souvent associé et on a souvent joué avec les artistes de cette scène. À chaque fois, ce sont des plateaux qui fonctionnent très bien, de très bonnes soirées. C’est aussi une entente artistique : on se retrouve affilié à ce mouvement et c’est très cool. On se retrouve sur les mêmes influences, le même grain musical.

Nicolas : Après, on a un peu le cul entre deux chaises. On se retrouve affilié à la synthwave, mais ils ont des influences heavy metal assez énervées qui ne sont pas dans notre musique. On se retrouve aussi dans la French Touch 2.0, avec des artistes qu’on affectionne depuis toujours, comme Mr.Oizo. On n’a pas plus de choses à dire qu’eux. On cherche avant tout à mettre en avant un large éventail d’influences et ne pas se limiter à la synthwave ou à la French Touch. Quand j’avais 15 ans, je jouais du rock. Puis la French Touch est arrivée et, avec Daft Punk, on a compris qu’on pouvait jouer de la musique électronique avec des grosses disto’, des guitares, etc. Bref, on pouvait mixer des influences très différentes. J’adore également le format pop, avec des mecs comme les Beatles, ou encore la techno. Du coup, c’est toute une histoire personnelle qui donne cette patte sonore.

Martin : S’inscrire réellement dans un style, c’est devenu de plus en plus compliqué à notre époque. On a nos sons, nos synthés et on cherche avant tout à construire notre identité sans se fermer de portes.

  • Votre musique baigne dans un style graphique assez particulier; pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Quelles sont les principales influences de vos visuels ?

Martin : Je n’ai pas vraiment de noms à te donner, il n’y en a pas spécialement. Nicolas m’a fait découvrir un magazine qui s’appelle « Rockyrama » il y a quelques années, qui possède un style de mise en page assez impressionnant et a tendance à ressortir de vieux visuels ou à en publier de nouveaux, puisant dans cette esthétique des années 80. Également pas mal de visuels alternatifs, du graphisme de genre que Nicolas et moi nous échangeons lorsqu’on les croise sur de vieilles VHS ou d’anciens magazines. Pour la pochette de l’album, c’est la recherche de ce grain qui faisait la qualité des affiches des années 80. On a aussi pioché dans le National Geographic, afin d’avoir ce côté sauvage et naturel dans l’identité d’ « Atom From Heart » ; mais il n’y a pas réellement un artiste qui m’a donné une direction artistique pour « Christine ».

  • Question inévitable avant de se quitter : quels sont vos futurs projets ?

Martin : Premièrement, on va faire le clip du morceau « Over The Top ».

Nicolas : On cherche une jolie fille pour jouer dans une sorte de thriller psychologique et romantique.

Martin : N’en dis pas plus, garde la surprise ! Évidemment, il y a la tournée qui commence à se mettre en place. Les dates sont en train de se valider. La Release Party au Pop-Up du Label le 8 mars, le 31 mars à Montauban, le 14 avril en Suisse à Fribourg, le 15 avril à Lille… Le 20 mai, on a un festival à Léry-Sur-Poses et, le 30 juin, on est à Audincourt pour le « Festival Rencontres et Racines ».

crédit : Olivier Bonnet

« Atom From Heart » de Christine, disponible le 17 février 2017 chez Mouton Noir Records.

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