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[Interview] Adeline Robin, label manager de Another Record

Depuis maintenant quinze ans, le label français Another Record n’a cessé de prouver, au fur et à mesure de ses productions, son originalité dans la manière d’aborder la promotion et la communication autour d’artistes d’horizons différents, mais prêts à participer de manière active à l’aventure. Sans jamais faillir et dans un esprit aisément qualifiable de familial, l’entité est devenue une référence grâce à des démarches artistiques et une politique d’indépendance totale vis-à-vis d’un monde musical peu enclin à ce genre de mouvement. Réalistes et fusionnelles, les fondations de Another Record ont réussi à traverser les révolutions, notamment numériques ; il était temps de dresser un bilan de leur activité avec Adeline Robin, label manager de ce projet indépendant décidément incomparable.

  • Tout d’abord, merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Quand et comment est né Another Record ?

Another Record est né il y a 15 ans à Poitiers. La personne à l’initiative de l’association, Vincent, aka Dana Hilliot, venait d’enregistrer un album et il n’avait aucune envie de démarcher des labels pour le sortir. Il s’est dit qu’il allait monter un label pour sortir ce projet et aussi tous les groupes qui l’intéressaient. Il organisait des concerts sur Poitiers et avait créé un webzine qui éditait des compilations. Il était en contact avec beaucoup de musiciens. Les deux premières sorties du label ont donc été le projet de Vincent et une compilation de groupes français.

  • Le slogan du label est « Music for sensitive people ». Est-ce un acte de foi ou une manière personnelle de définir la ligne de conduite choisie, disons, au feeling, par Another Record ?

C’est un vieux slogan qui n’a jamais été changé. Il vient d’une sorte de plate-forme conçue à l’origine du label. Elle était censée fédérer des gens afin de créer une dynamique commune. Elle n’a pas marché, tout comme les deux premières sorties d’ailleurs ! Maintenant que le label a évolué, s’est aussi fait sa place, je pense qu’on le garde plus afin de mettre en évidence l’idée de coup de cœur. On marche vraiment au feeling. On ne vit pas grâce au label. Du coup, on n’a aucune pression économique : tout est une affaire de plaisir. On ne va pas sortir un groupe qu’on n’a pas envie de soutenir à 100 %.

  • Justement, comment choisis-tu les artistes avec lesquels tu souhaites collaborer ?

On reçoit beaucoup de sollicitations par Internet ou la Poste, mais ça se fait principalement par le biais de rencontres ou de mises en contact. Par exemple, pour parler de nos quatre prochaines sorties : Selen Peacock, c’est Samba de la Muerte, avec qui on était en contact depuis ses débuts, qui nous a transmis ses morceaux ; Bajram Bili, lui, est de Tours, on parlait souvent musique ensemble dans les bars avant qu’il enregistre son premier EP ; Satellite Jockey nous a filé une démo pendant la route du rock ; Maison Brume, on l’a découvert sur une vieille compilation de coup de cœur de The Keys, un groupe qu’on accompagne depuis quelques années…

  • Comment sont répartis les rôles, aussi bien de gestion des artistes que des musiciens eux-mêmes, au sein du label ?

Nous sommes quatre pour l’instant. Julien Jaffré (http://rulianodesbois.blogspot.fr/) s’occupe de la partie graphisme, Franck gère plus la logistique (gravure, site Internet…), Clément les stands lors des festivals, et je m’occupe de la promo et des relations avec les artistes. Généralement, les artistes arrivent avec les morceaux finis et masterisés, et on s’occupe, quand le projet le permet financièrement, de la fabrication de l’objet, de la diffusion et de la promo. On utilise notre carnet d’adresses et une partie de notre temps libre pour aider des groupes qu’on apprécie.

  • Pourquoi ce « Another » énigmatique ?

Je n’étais pas là au début du label, j’ai dû arriver un an ou deux après, mais je crois que c’est l’aspect polysémique qui plaisait, l’idée que ça puisse être très positif, évoquer une alternative, comme être neutre, juste un truc en plus.

  • Si tu ne devais donner qu’un terme pour définir Another Record, lequel serait-ce ?

Partage.

  • On peut consulter sur le site une rubrique composée de la philosophie du label ainsi que de textes choisis. On peut ainsi y lire « L’amitié et la création en commun sont les ferments de notre activité ». Envisages-tu le rapport entre l’artiste et ceux qui l’encadrent comme personnel et amical, et n’est-ce pas difficile à mettre en pratique ?

Alors, ce texte a été remanié plusieurs fois. Je crois même l’avoir refait, mais je ne vois pas la version. Au début, le label était géré principalement par des musiciens, c’était proche finalement d’un petit collectif. Et il y a eu des arrivées (la mienne ou celle de Franck) de non musiciens et des départs, notamment celui du créateur du label, qui ont changé la donne. Pour moi, le label est un lieu de rencontres. Je suis devenue amie avec certains des groupes qu’on sort ou qu’on a sortis. A un moment, j’organisais pas mal de soirées sur Tours. Les groupes se croisaient, discutaient, imaginaient même des choses ensemble. Cette idée de créer du lien est plus difficile à maintenir maintenant que j’ai des contraintes familiales plus importantes, mais c’est un véritable moteur pour moi.

  • Comment le label a-t-il évolué en parallèle du développement des nouvelles technologies, notamment du numérique et du téléchargement ? A-t-il fallu s’adapter, et si oui, de quelle manière ?

On a toujours beaucoup fonctionné avec le numérique. C’était un moyen pour nous de diffuser à moindres frais nos sorties. À un moment, on a été considéré comme un netlabel et on a beaucoup fonctionné en Creative Commons. Vincent, le créateur, était un fervent défenseur de cette licence. Maintenant, les gens fonctionnent beaucoup par le Net, on vend nos albums principalement sur notre site ou Bandcamp, on fait presque tout grâce à Internet. Pour nous, c’est une grosse chance et on n’a jamais vu nos ventes baisser à cause du téléchargement ; au contraire. On a plutôt tendance à filer les disques en free download sur Bandcamp qu’à essayer de protéger quoi que ce soit. L’essentiel est que la musique qu’on défend se diffuse.

  • Quelle importance accordes-tu à l’album en tant qu’objet, ce que met en avant Another Record dans ses productions (je pense notamment à l’édition limitée du nouvel album de The Keys) ? N’est-ce pas un pari osé de nos jours ?

On a besoin de l’objet pour continuer à exister. Another Record n’est pas subventionné et seules les ventes nous aident à continuer. On a des packagings très simples habituellement : un CD-R avec une pochette et un petit livret. Ça nous permet d’avoir une petite édition d’un disque à vendre. Pour le type de packaging dont tu parles, cela ne fait pas très longtemps que nous privilégions cela. Je crois que l’explication est assez simple. Avant, le label était un label tremplin : on faisait un petit packaging CD-R, on obtenait de la bonne presse pour le groupe qui partait ailleurs, par exemple. Depuis quelque s années, on suit les groupes et le packaging de base ne suffit plus : les artistes veulent autre chose, soit un vinyle – mais ça peut être difficile de revenir dans nos frais et on n’a pas l’argent nécessaire -, soit un objet différent et de qualité d’un point de vue esthétique. C’est pour cela que, depuis quelque temps, on sort des objets sérigraphiés (Odran Trümmel, The Keys), des CDs avec des livrets magazines (Maison Brume) ou même des cassettes. On suit, dans la mesure du possible financier, les envies du groupe. En fait, ce sont eux, les principaux responsables de ces choix. Nous, on s’adapte à leur envie et on essaie de les accompagner au mieux. L’idée est aussi de maintenir un lien physique, de plus marquer le coup qu’avec une simple sortie numérique et, pour les groupes d’avoir un objet à vendre à la fin de leur concert.

  • As-tu des regrets concernant des musiciens ou artistes avec lesquels tu aurais aimé travailler ?

J’aurais vraiment aimé sortir Petit Fantôme. J’adore ce projet, avec des sons très modernes et des choses très évidentes. Je l’ai découvert quand il est devenu musicien de François (Frànçois and the Atlas Mountains, NDLR) (on a sorti un album de François voilà quelques années, et on les a fait jouer souvent sur Tours). Je suis très pressée d’entendre son prochain album et de le revoir sur scène.

  • Peux-tu nous présenter, en quelques mots, les projets sur lesquels tu travailles actuellement ?

Il y a beaucoup de sorties de prévues : deux en janvier. Quand l’article paraîtra, j’imagine que le premier dont je vais parler sera sorti, puisqu’il sort pour moi demain (le 20 janvier, l’interview ayant été réalisée le 19, NDLR).

Il s’agit de Maison Brume. C’est le premier EP d’un diptyque appelé « Les saisons d’être », quatre chansons françaises très sensibles tant dans la musique que dans les paroles. On est dans un projet très introspectif.

La semaine suivante, nouvelle sortie radicalement différente puisqu’il s’agit d’un disque d’électro très club, le deuxième LP de Bajram Bili. Cet artiste, on le suit depuis ses débuts et je l’ai vu évoluer, gagner en assurance, de façon assez incroyable. Il s’est vraiment affirmé dans ses choix esthétiques. On est dans une musique très directe, assez dark, et percussive. Je trouve ce disque vraiment incroyable, car les morceaux me semblent aussi efficaces diffusés dans un club à 4 heures du matin que dans son canapé à 16h.
Je crois que ces deux sorties révèlent assez bien l’esprit du label : aucun cloisonnement du point de vue des genres. Moi, j’écoute aussi bien de la musique expérimentale que de la folk, de la variété ou de l’électro. Ce qu’on décide de sortir, ça doit juste nous enthousiasmer, et c’est très bien que ça se joue sur différents tableaux esthétiques !

  • Comment s’annonce 2017 pour le label ? Et les années à venir ?

Elle commence très bien avec ces deux sorties dont je suis très fière, et risque de bien se prolonger avec des LPs de Selen Peacock et Satellite Jockey en mars-avril. On a aussi un projet de K7 pour fêter les 15 ans du label, et des groupes en vue pour des futures sorties.
Après, c’est assez difficile de se projeter. On n’a pas de salariés et le label repose sur l’implication de chacun. Un coup de blues, et tout peut être vite remis en cause. Heureusement, je crois qu’on a apporté ou qu’on peut encore apporter des choses aux groupes qu’on soutient, et ils nous sont souvent reconnaissants. Heureusement aussi, on fait les ventes nécessaires pour continuer l’aventure, même si financièrement, ça peut parfois être compliqué.

  • Souhaites-tu ajouter autre chose ?

Le traditionnel merci ! Merci à indiemusic, et merci à tous les gens qui nous soutiennent.

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