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[Flash #4] Matt Low, Kid Parade, Monsieur Martin, Travolta et After Marianne

Cinq chroniques pour cinq univers totalement singuliers et  foncièrement passionnants à travers ce quatrième volume des chroniques Flash. Une nouvelle occasion de célébrer la richesse de la scène indépendante française. Un premier album pour Kid Parade, et déjà l’étonnante impression d’une maturité palpable et jubilatoire.  Et que dire de l’insouciance de la jeunesse des musiciens de Travolta, qui étonne avec un premier EP totalement instrumental et n’ayant rien d’une démo ? En constante réinvention, Monsieur Martin dépasse le territoire strict du rap français, à travers un étrange polar en forme de court-métrage sonore. Pour finir, deux formats courts absolument transcendants qui annoncent de futurs albums incandescents, avec d’un côté le musicien auvergnat Matt Low et, de l’autre, les Toulousains d’After Marianne.

crédit: Géraldine Arasteanu

Kid Parade – crédit: Géraldine Arasteanu

[LP] Kid Parade – The Turtle Waltz.

28 octobre 2016 (Lafolie Records)

Véritable déclaration d’amour à l’objet pop, « The Turtle Waltz » est un disque coloré au sens propre comme au figuré : neuf morceaux doux et volontaires par un groupe lumineux et attachant. Car Kid Parade est tout à fait à l’aise avec ses influences, prompt à ouvrir ses portes vers son univers joyeux et inventif, qui rappelle les débuts de Phoenix et les excellents Tahiti 80. N’hésitant pas à verser dans des variations bruitistes quand l’envie s’en fait ressentir (sur « Raft On The Sea »), nos cinq musiciens affirment, avec leur premier album, une liberté d’être, un côté insaisissable qui leur évite de tomber dans la facilité des années 80. Agitant avec passion les vertus d’un groove élégant et subtil, « The Turtle Waltz » offre de ravissants moments : « My Dog is a Cat » vient par exemple chatouiller l’ingéniosité mélodique d’« A Minha Menina » d’Os Mutantes, ce qui, pour le coup, n’est vraiment pas donné au premier groupe venu. Et que dire d’« I Feel Alright » sommet mélodique d’un disque qui n’a sans doute pas fini de révéler les merveilles qui le composent ?

[EP] Travolta – Aronde

31 mai 2016 (autoproduction)

Il suffirait donc d’être un groupe de rock instrumental axé sur des rythmiques complexes pour être estampillé « math rock ». Comme toutes les étiquettes à la mode, celle-ci avance très rapidement ses propres limites. Prenons le quatuor parisien Travolta : loin d’intellectualiser leur musique, nos musiciens libèrent avant tout une énergie créative et collective, en tous points généreuse, qui célèbre le plaisir d’être et de jouer ensemble. Ce premier EP nous touche ainsi par la fraîcheur de ses intentions, à travers un jeune groupe qui n’est absolument pas dans le calcul. Travolta a certainement les yeux tournés du côté de l’Amérique, mais ses compositions développent une telle palette de nuances et d’émotions que l’identité du projet est déjà très affirmée. Difficile de ne pas y adhérer. En cherchant bien, nous pourrions même entendre, dans « Aronde », les réminiscences des premiers pas de Mogwai et même, par moments, de subtiles évocations rythmiques façon The Cure. L’EP se termine sur l’intense « Trait de Jupiter », véritable invitation à découvrir Travolta sur scène, où toute la richesse de ce premier acte fondateur devrait prendre sa pleine mesure.

[EP] Matt Low – Hangar bleu nuit

18 novembre 2016 (Scarlett Productions / [PIAS] Le Label)

Matthieu Lopez n’a plus rien d’un débutant, c’est une certitude. Artiste complet et musicien de grand talent, il attend sagement son heure, tout en poursuivant un parcours presque bohème, mais en aucun cas en dilettant. En cette fin d’année, il nous offre ce surprenant « Hangar bleu nuit ». Les mots impressionnent, ils n’ont pas peur de dire et d’évoquer les sentiments. Matt Low affirme de plus en plus sa voix, chaleureuse et naturelle, pleine de graves et de nuances. La musique, elle, hésite entre la fragilité et l’assurance, avec un soin tout particulier apporté à de magnifiques tableaux sonores qui structurent ces quatre morceaux totalement autonomes et pourtant parfaitement complices. Il est bien question de rock : un rock qui navigue, qui chavire, qui chuchote, qui s’énerve le moment venu quand les mots n’ont plus d’espoir (« Des nouvelles »), mais qui sait aussi s’apaiser pour nous laisser reprendre pied après la tempête (« Dans l’ermitage »). Le ton monte d’un cran sur la dernière piste éponyme : la batterie est réduite à sa plus simple expression, invitant la musique dans un délicieux exercice de « slow core » où apparaissent les figures tutélaires de Low (cela ne s’invente pas !), de Neil Young, de Bashung et forcément de Jean-Louis Murat. L’émotion devient palpable, à portée de main. Au loin, une voix de femme se répète, écho troublant à la lente litanie poétique de Matt. Le temps se suspend, les superlatifs manquent pour décrire cet instant de vérité proche de la perfection, qui clôt avec brio ce superbe EP.

[EP] Monsieur Martin – L’homme ordinaire

18 septembre 2015 (autoproduction)

Monsieur Martin, c’est l’histoire d’une transformation ; celle d’un rapper doué et très actif, qui a choisi de se réinventer pour ne pas tomber dans la facilité. En résulte la naissance de cet alter ego inquiétant et perturbé. Ce premier EP dépasse ainsi les contours traditionnels du rap français. Animé par un fil rouge narratif proche du polar, ce disque conceptuel organise cinq vignettes schizophrènes qui n’hésitent pas à sauter d’une esthétique à l’autre. Le projet construit une histoire étrange, proche d’un délire paranoïaque et tout à fait propice à la créativité et à l’invention. On y découvre un melting-pot d’influences qui débouche sur une proposition atypique et singulière, qui verse aussi bien dans l’électro minimaliste (« Rêves d’enfants ») que dans un rythm’n’blues sautillant (« L’homme à l’imperméable ») et même dans un rock fusion tendu et nerveux (« Schizophrène »). En allant débaucher des musiciens inventifs et passionnants (Léopoldine, Tambour Battant…), Monsieur Martin a donné corps à ses envies délirantes, faisant de cet EP une réussite évidente et passionnante qui dépasse le strict cadre de la musique pour aboutir à un ensemble multimédia tout à fait cohérent. Chapeau l’artiste.

[EP] After Marianne – It’s a Wonderful Place to Be (over)

14 octobre 2016 (Les Airs à Vif)

Est-ce un rêve éveillé? Une expérience spirituelle bienveillante ? La bande-son d’un road movie, mélancolique et cosmique ? Des nappes cotonneuses nous englobent avec douceur, presque câlines, tout au long de ce voyage hors du temps et du monde, à la beauté froide et envoûtante. Sur « A Wonderful Place To Be (Over) », les arrangements sont tout simplement proches de la perfection, précis sans être bavards, créant en permanence des espaces nouveaux et foisonnants. L’intention du quatuor est parfois très resserrée à la limite du lo-fi pour fondre l’instant d’après dans un magma sonore digne de Mogwai. La voix de Mathilda illumine les débats, en digne héritière de Hope Sandoval et de Beth Orton. Et même lorsqu’elle croise le fer avec le brin de voix extrêmement marqué de Julien Doré, elle s’impose avec grâce. Poussant son registre vocal jusqu’à devenir un véritable instrument, Marianne multiplie les allers-retours évanescents entre le premier plan et le champ diffus, apparaissant et disparaissant à l’envi au milieu de nulle part, ici et là, et surtout très haut au-dessus de nous. Porté par un groupe sûr de sa force et en pleine possession de ses moyens, ce premier EP ouvre des possibles presque infinis pour After Marianne. Vivement le grand format !

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